Le
mouvement littéraire de la gauche islandaise
dans l'entre-deux-guerres![]()
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On date souvent les débuts du mouvement littéraire de gauche à partir de la publication de Bréf fil Làru de Þórbergur Þórðarson en 1924. Cette oeuvre fait ouvertement la critique du capitalisme et prône le socialisme d'une manière assez floue, quant au niveau théorique. Mais en cela, elle ne me paraît pas dépasser certaines oeuvres poétiques de la fin du XIXe siècle (notamment de Stephan G. et de Þorsteinn Erlingsson), qui ne se distinguent guère des autres oeuvres réalistes de ces auteurs.
Nous avons affaire en premier lieu à une autre chose qu'à une création littéraire spontanée ; à un mouvement d'activités diverses, liées entre elles, et se distinguant plus ou moins au sein de la vie littéraire du pays : en critique littàraire, dans l'organisation des écrivains sur un programme de réalisme socialiste. La création littéraire de ces écrivains était à considérer, ainsi que l'édition de magazines et de livres destinés à diffuser les oeuvres littéraires, et les critiques et les programmes de ce genre. Le noyau communiste de ce mouvement restait stable, tandis que sa politique changeait selon le mouvement international, dont il faisait partie. Ce mouvement commence en Islande en 1926, quand les communistes font bande à part au sein du parti socialiste. Ils faisaient de la propagande communiste dès 1924, mais sans activité dans le champ littéraire. En 1926, Árni Hallgrímsson achète un grand magazine culturel, Iðunn, et Einar Olgeirsson achète un petit magazine politique, Réttur, qui seront les organes principaux du mouvement pendant ses dix premières années.
Ce mouvement est faible au début, et, dans les années vingt, ses animateurs se rangent avec les libéraux dans leur guerre culturelle contre les conservateurs nationaux ; il ne se distingue guère de ces premiers, et reste assez ouvert vis à vis de toute sorte de création littéraire. En poésie dominait alors le symbolisme, en prose la tradition réaliste. Et le mouvement littéraire de gauche aura toujours cette dernière pour base, d'ailleurs universellement acceptée en Islande : effacement de l'auteur au profit de personnages crédibles, aux prises avec des problèmes par rapport au vécu contemporain des lecteurs. Le déroulement de l'histoire doit découler logiquement de ces conditions ; tous les critiques abhorrent les solutions de type "deux ex machina" et réclament universellement un style "naturel" c'est à dire univoque, dans le langage quotidien. La gauche demande plus particulièrement que la littérature montre la société des classes. A cela elle ajoute le voeu qu'elle montre aussi la lutte du prolétariat et voilà ce qu'on appellera plus tard, le réalisme socialiste, en demandant des héros exemplaires, surtout à partir de 1938.
Si Einar Olgeirsson exprime en 1926 le souhait qu'on montre la lutte des classes, c'est pourtant exceptionnel jusqu'au début des années trente. Ce leader communiste de formation marxiste domine le mouvement pendant la première période, prônant l'exemple des réalistes, qui faisaient de la critique sociale et anticapitaliste à la fin du XIXe siècle. En 1931 encore, il voyait la tâche des écrivains prolétariens dans la sauvegarde du meilleur de la culture existante.
Mais alors le vent commence à changer. Les collaborateurs de Einar Ámi Hallgrímsson en 1928, Sigurður Einarsson en 1930, Gunnar Benediktsson en 1931, propagent la position du Prolétkult au début des annøees vingt, qui sera celle du stalinisme dès 1928 : qu'une culture proprement prolétarienne est à l'ordre du jour, que la littérature doit servir la lutte de classe prolétarienne par le réalisme socialiste. Einar Olgeirsson rejoint cette position en 1932 ; son ancienne position sera alors soutenue par Sigurður Einarsson. Le rejet total de la culture bourgeoise vient avec Kristinn E. Andrésson en 1933, qui domine le mouvement à partir de cette année là. Il sera l'animateur de l'association des écrivains révolutionnaires islandaise, fondée cette année là encore, dont l'activité principale jusqu'au milieu de 1935 sera l'éducation politique de ses membres et la critique interne de leurs écrits, selon les normes décrites.
On est tenté de lier ce durcissement du ton à la constitution du parti communiste islandais, qui suivra le sectarisme du Komintern en 1933 4 et prendra plus tard, avec lui le grand tournant vers la politique du front populaire. Les magazines de la gauche se radicalisent sensiblement à partir de 1931, mais de manières différentes. Dans Iðunn c'est surtout dans les articles, et si l'on publie d’avantage d'oeuvres littéraires socialistes, celles-ci restent minoritaires. Elles dominent par contre dans Réttur, qui s'adressait à un public beaucoup plus restreint, et dont le choix de nouvelles traduites et de poésie islandaise montre un souci d'édification politique, et non de qualité littéraire. Point culminant de cette période, le magazine annuel Rauðir pennar, à la fin 1935, tache de réunir les deux soucis dans un grand recueil programmaire.
La suite fut surprenante, surtout pour le mouvement. A peine parut ce recueil que l'association des écrivains révolutionnaires islandaise reçut de Moscou l'instruction de se dissoudre pour faire un large front populaire contre le fascisme. Si l'association des écrivains révolutionnaires islandaise s'est pourtant maintenue jusqu'en 1943, ce changement de cap se fait immédiatement dans ses magazines Réttur et Rauðir pennar : le choix devient plus large pour accueillir parfois des oeuvres apolitiques, de même dans l'édition Heimskringla, fondé par le mouvement en 1934. Ce changement d'orientation était d'autant plus facile pour le mouvement, qu'il s'agissait d'un recul vers le populisme et le nationalisme une base autrement plus généralisêe que l'ouvrierisme sectaire. Sur cette base, la grande lumière de la littérature islandaise, Halldór Laxness rejoindra le stalinisme pour devenir son premier défenseur en Islande. Et sur cette base encore, le mouvement fait le premier club de livres à grande diffusion, à partir de 1937, Mál og menning, qui fut un grand succès, malgré une concurrence quasi suffocante organisée par ses opposants réunis.
Si le mouvement continue de propager le réalisme socialiste à côté du nationalisme et de l'éducation populaire, ce dernier (qui parait surtout dans le magazine de Mál og menning, qui a rélévé Rauðir pennar à partir de 1940) fait de plus en plus figure de parent pauvre, qui s'efface. Une autre conséquence de cette "nouvelle" base du mouvement : il s'opposera au renouveau culturel dès le milieu des années trente, au modernisme, dont il faisait partie dans les années vingt. Ce changement est un phénomène international, ainsi que toute cette histoire du mouvement littéraire d'inspiration communiste, qui a attiré des non communistes, comme le social démocrate Sigurður Einarsson, et de façon plus centrale, Halldór Laxness. Notons que les sociaux-démocrates qui s'expriment sur l'art et la littérature sont tous pour le réalisme (comme tout le monde, d’ailleurs), mais qu'ils ont des positions très variées, allant du proletkultisme de Sigurður Einarsson (en 1930), jusqu'au mysticisme de Jacob Smári
Quels sont les acquis de ce mouvements ? D'abord, en création littéraire, la propagation du réalisme socialiste porte très peu de fruits : une dizaine de romans, quelques nouvelles, oeuvres fort peu appréciées par la critique de gauche. Quant aux poèmes de qualité (de Jóhannes úr Kötlum surtout), ils joignent à la critique sociale l'appel à la lutte des classes, plutôt que sa peinture (et même cela ne constitue pas une grande partie de la production de Jóhannes).
La littérature de critique sociale globale, anticapitaliste, est beaucoup
plus grande ; on peut souvent la qualifier de révolutionnaire ; il s'agit
surtout des oeuvres de Halldór Laxness, en partie de celles de Halldór
Stefànsson, Sigurður Helgason et largement de celles de Steinn Steinarr
et de Jóhannes úr Kötlum.
Cette littérature a des racines diverses à l'étranger :
le populisme américain pour Halldór Laxness, l'expressionnisme
allemand pour lui et pour Halldór Stefànsson, et d'autres encore.
Certainement elle a été stimulée par le radicalisme de
gauche en Islande, mais pas vraiment par le mouvement littéraire dont
parle notre thèse, ses critiques lui reprochant de ne pas montrer la
lutte des classes.
La critique littéraire du mouvement était souvent beaucoup plus détaillée et riche que celle des autres critiques, c'est surtout le cas pour Kristinn E. Andrésson. Néanmoins, elle est le plus souvent handicapée par une compréhension assez plate du fait littéraire, basée surtout sur une vue mécaniste, selon laquelle les oeuvres littéraires ne peuvent que transmettre directement l'idéologie de l'auteur aux lecteurs. Cette vue simpliste, généralisée par le stalinisme, me parait avoir tué dans l'oeuf une critique littéraire marxiste moderne, qui commençait à naître avec Halldór Laxness en 1932, et surtout avec Kristinn E. Andrésson en 1935.
La grande réussite du mouvement est incontestablement dans l'édition,
dans un large regroupement d'intellectuels autour d'un grand club de livre.
Mais nous l'avons vu, son succès s'est fait au prix d'un rapprochement
assez étroit avec l'idéologie qui dominait le peuple. Il restait
tout au plus la division du monde littéraire en deux camps : division
politique, et non pas littéraire.
Si la mouvement littéraire de gauche dans l'entre deux-guerres jouit
encore d'un prestige considérable, c'est le résultat d'un amalgame.
Le prestige du succès commercial de 1’édition, le succès
artistique des oeuvres de Halldór Laxness, de Jóhannes úr
Kötlum et de Steinn Steinarr, est transférée sur les autres
activités, de peu de valeur littéraire au culturelle : l’indoctrination
simpliste au sein de l'association des écrivains révolutionnaires
islandaise, la critique littéraire et la théorisation littéraire,
qui le plus souvent étaient anti marxistes. "Le grand mouvement
littéraire de la gauche" est en grande part un mythe, une mystification.